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Apprendre à tricher

Quand j'étais en secondaire deux, j'ai eu un prof qui nous a dit une phrase qui restera gravée dans ma mémoire pour le restant des mes jours. Au sujet des examens, il avait cru bon de nous spécifier : « Vous avez le droit de tricher. Vous avez juste pas le droit de vous faire pogner ». Belle leçon de vie à donner à des adolescents de 14 ans...


Depuis quelques temps, je cherche des images ludiques pour illustrer ce qui nous arrive. Il y a une sorte de surdose de sérieux dans les médias (avec raison, cela dit), mais si on avait à décrire cette pandémie autrement, comment pourrait-on y arriver?


La première chose qui me vient en tête, c'est le jeu de Tag auquel on jouait quand on était petits. Je dis « on », mais « on » exclue la personne qui parle ici, car je n'ai jamais joué. Depuis ma chaise roulante, je regardais les autres enfants du quartier jouer dans le grand terrain communautaire derrière la maison où j'habitais.


Bref, quelqu'un est la Tag, les autres se sauvent, se cachent, et si tu te fais toucher, tu deviens la Tag. Ça décrit assez bien la COVID-19. Le virus, c'est la Tag, et s'il te trouve, tu deviens une Tag de plus. Sauf que là, tu peux en mourir. Mais bon, ça c'est pas très différent des autres jeux d'enfants. Des enfants qui jouent à la guerre avec des fusils en plastique et qui s'entretuent, c'est pas comme des adultes. Essentiellement, j'en déduis que c'est comme si nos jeux d'enfants devenaient potentiellement mortels quand on vieillit, mais je m'égare un peu...


Et le déconfinement dans tout ça? Le déconfinement, c'est essentiellement le gouvernement qui nous dit (dans ce jeu de Tag mondial potentiellement mortel) : « on va vous permettre de tricher un peu, mais vous avez pas le droit de vous faire pogner ». Pourquoi? « Parce qu'il faut repartir l’économie ». OK, et si on triche trop et qu'on se fait pogner? Comme on dit en anglais, qu'est-ce qui arrive si shit hits the fan? La réponse en juillet! C'est quand même probablement un meilleur suspense que celui du James Bond qui devait sortir ce printemps!


Cela dit, cette expérience de triche collective n'est pas très différente de situations qui se sont déjà produites. Je pense à tous ces athlètes dopés dans des compétitions sportives. Ou encore à Lance Armstrong et ses sept victoires au tour de France! Techniquement, il avait le droit de tricher! Il n'avait juste pas le droit de se faire prendre.


Permettez-moi d'être un peu cynique, mais dire aux citoyens qu'on leur permet de tricher face au virus pour relancer une économie bourrée de riches qui trichent à leur tour en envoyant leur argent dans les paradis fiscaux, c'est presqu'un aveu sur les limites de notre conscience morale. Bizarrement, ils semblent plus difficile à attraper, ceux-là.


Côté « limites de la conscience morale », Elon Musk nous a aussi donné un bon exemple cette semaine en relançant son usine californienne sans l'autorisation des autorités. Rien pour faire taire le cliché qui dit que les riches se pensent au-dessus des lois.


Parlez-en aussi à tous les #MeToo de ce monde, aux Cosby, Weinstein et compagnie qui pendant des années, ont abusé (dans tous les sens du terme) sans retenue! Est-ce qu'on leur avait dit à eux aussi qu'ils avaient le droit de « tricher », mais qu'il n'avaient pas le droit de se faire prendre?

Bon, moi qui voulait écrire un texte ludique, c'est officiellement raté! On recommence...

Ceux qui jouent aux poker en ligne (comme il m'arrive de le faire de temps en temps avec des amis en confinement) savent qu'il existe une forme du jeu qui s'appelle Knockout. Il y a un prix sur la tête de chaque joueur et le joueur qui l'élimine ramasse la prime en bonus. Ce n'est jamais un gros montant, mais plus comme une sorte de prime à la performance, ou un bonus de fin d'année.


Le virus ramasse beaucoup de Knockout ces temps-ci. Mais la question que je me pose, c'est de savoir quelle est la valeur de chaque être humain présentement? Quelle est la valeur de la prime qui plane au-dessus de nos têtes pour que le gouvernement considère que cela vaille la peine d'en sacrifier quelques unes pour permettre de relancer l'économie?

Bref, on vit dans un drôle de jeu. Une sorte de Tag-Poker-Knockout où même s'il y a des règlements, bientôt, tout le monde aura le droit de tricher comme il le veut. Ça me rappelle mes frères qui piquaient dans la banque au Monopoly sans que je m'en rende compte quand j'étais jeune.


Dans le fond, mon prof de secondaire deux était juste réaliste. Il voulait simplement nous donner une bonne idée du monde qui nous attendait quand on serait des adultes.

* * *

Histoire de finir sur une note un peu plus ludique, voici une histoire vraie. Quand j'étais jeune, ma grand-mère qui habitait en Suisse (elle y vit toujours d'ailleurs, à 99 ans) nous envoyait un gros paquet à chaque mois. Un paquet rempli de biscuits et de palettes de chocolat. Un par mois, vous imaginez? On se gavait!


Une nuit, en me levant pour aller à la salle de bain, j'ai surpris mon père en train de piger dans la réserve de chocolats. Il m'a regardé avec le sourire d'un enfant qui venait de se faire prendre après un mauvais coup. Son « chuuuuuut » a résonné dans mes oreilles comme une déclaration de guerre.


Évidemment que je ne l'ai pas gardé pour moi et à partir de cet instant, c'était au plus fort la poche! Celui qui avait le privilège d'accueillir le paquet, ou de revenir de l'école en premier le jour où il arrivait, pouvait cacher une partie du butin dans sa chambre sans que les autres membres de la famille ne le sachent. Avec le temps, tout le monde s'est mis à se cacher du chocolat chacun de son côté. Nous avions tous notre petite réserve en banque, notre petit paradis fiscal de chocolat suisse sous le matelas. Et d'un seul coup, un nouvelle phrase est apparue dans le vocabulaire familial.

Quelques jours après l'arrivée d'un paquet, quand un membre de la famille allait voir dans la boîte métallique où le chocolat était supposé se retrouver, nous avions l'habitude d'entendre crier dans la maison sur un faux ton un peu naïf : « Quoi, déjà? Y'en reste pu??? » Vous pensez qu'il était où le chocolat?

Certains cachaient des magazines Playboy sous leurs matelas. Moi, j'ai caché beaucoup de chocolat suisse. Beaucoup! C'est un peu comme ça que j'ai appris à tricher.

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©2020 par Michel Cordey.

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