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« Fragments de confinement » : un casse-tête dont vous êtes les héros



Note : le film se trouve à la fin du texte.


Dans une scène du film Apollo 13, des ingénieurs de la NASA doivent résoudre un véritable casse-tête pour les trois astronautes qui sont dans l’espace. Leur défi consiste à construire un objet qui permet de rentrer une embouchure ronde dans un équipement carré à l’aide de tout ce à quoi les astronautes ont accès dans leur capsule, rien de plus. On leur déverse alors sur une table des pièces de toutes sortes qui n’ont pas de liens entre elles à partir desquelles ils doivent concevoir quelque chose qui n’existe pas, sans quoi les trois hommes mourront asphyxiés par gaz carbonique. À l’exception des trois vies qui sont en jeu, je dirais que c’est exactement comme faire un documentaire participatif.

Il y a plusieurs semaines, en collaboration avec L’inis, nous avons demandé aux gens d’envoyer une courte vidéo témoignant de leur confinement afin de créer un film collectif qui serait un portrait de cette épreuve particulière qui touche nos vies depuis quelques mois. Quand on m’a approché pour réaliser et monter ce projet, je ne nageais pas tout à fait dans l’inconnu, car j’avais monté le documentaire Un 30 mai ici-bas en 2014 avec la collaboration du journaliste Fabien Deglise du journal le Devoir. Lors de cette expérience, j’ai compris que le documentaire participatif est un genre qui amène des défis qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. C’est pourquoi j’avais envie de vous partager à mon tour comment j’ai approché la réalisation et le montage de Fragments de confinement.


Règle générale, tous les films ont un scénario, même les documentaires. Dans le cas de Fragments, c’était une chose impossible. Au mieux, nous avions un sujet, un thème, une sorte de ligne directrice. Dans les cours de cinéma, il n’est pas rare d’entendre un professeur marteler la même phrase pour orienter un auteur dans la bonne direction : « Oui, mais c’est un film sur quoi? » Je pourrais bien vous répondre que c’est un film sur le confinement, mais ça ne dirait pas grand chose. Sans scénario, sans plan de travail, sans savoir ce que j’allais recevoir comme images, je plongeais un peu dans le vide sans savoir si le parachute allait ouvrir…

Pour moi qui vient de la fiction, le travail de réalisation a pris une forme qui diffère d'un film conventionnel, où l’on tente de recréer la vision que l’on a en tête. Le documentaire participatif contraint plutôt à utiliser du matériel que l’on n’a pas choisi, ce qui est forcément déstabilisant. Il aurait été facile de faire un simple assemblage en plaçant les plans les uns après les autres, mais c’était exactement ce que je ne voulais pas faire. Pour maximiser le potentiel de chaque plan reçu, j’ai travaillé avec une méthode qui ressemble plus à celle d’un casse-tête dont je découpais les formes au lieu de simplement les emboîter les unes dans les autres. J’ai aussi porté une attention très particulière aux transitions sonores et à la musique, qui sont souvent la clé de la fluidité du montage.


J'ai préféré attendre d’avoir reçu tout le matériel avant de commencer le montage. Cela m’a d’abord permis de tout visionner et de bien classer les images afin de les assimiler. J’ai mis quelques jours à réfléchir à comment j’allais aborder tout ce que j’avais reçu. Je ne cherchais pas une histoire, mais un état ou une émotion à faire ressortir. Ensuite, il fallait passer à l’étape la plus importante : trouver des liens.


Dans un documentaire participatif, puisqu’on ne peut pas se fier à un scénario, il faut trouver la signification de chaque plan dans celui qui le succède et celui que le suivra. C’est une approche beaucoup plus impressionniste que narrative, car chaque extrait est comme un petit film en soi, une sorte de coup de pinceau sur une toile qui nous amène au prochain. Les liens peuvent se faire de toutes les façons possibles, autant au niveau du contenu que de l’esthétique. Au final, s‘ils sont biens faits, il se dégagera dans l’ensemble du montage cette émotion qui était recherchée au départ et dont on ignore parfois la teneur exacte.


J’ai commencé à monter Fragments en me basant uniquement sur mon instinct et sur les quelques liens que j’avais trouvé à la première écoute des vidéos, liens qui ne correspondaient pas toujours à la façon dont j’avais classé le matériel. Mes catégories étaient aussi variées que Netflix and chill et Atmosphérique, en passant par les incontournables Animaux et Enfants, sans oublier l’inévitable Inclassables.


J’ai d’abord travaillé dans trois séquences séparées qui n’avaient pas à priori de liens entre elles. Ces trois séquences duraient toutes autour de quatre minutes lorsque je les ai regroupées, ce qui m’a donné une structure de base d’une douzaine de minutes. À cette étape, j’y voyais beaucoup plus clair. J’ai progressivement ajouté les autres plans à ma colonne vertébrale de douze minutes en intégrant les images restantes un peu partout dans le film, alors que sont apparus dans cette structure d’autres liens je n’avais pas forcément vus dès le départ. Au final, deux versions plus tard, cela donne le film de 20 minutes qui a été dévoilé.


La tentation a été très forte à un certain moment de passer des commandes et de demander à des amis d’aller tourner certains plans précis pour m’aider à faire le film. C’était environ au milieu du processus de réception des vidéos, alors que j’avais une crainte grandissante de ne pas avoir assez de matériel. En voyant les images arriver, j’ai rapidement abandonné cette idée. D’une part, le buffet était assez riche, et d’autre part, y inclure une trop grande part de mise en scène aurait dénaturé l’idée du film collectif. Cela dit, je me suis quand même permis d’inclure trois de mes plans dans le film, mais ils ont été tournés avant le début du montage


Faire un film sur le confinement lié à la COVID-19 sans le moindre recul a été une expérience très particulière. J’ai l’impression de ne pas trop savoir ce que je viens de faire exactement. J’aimerais pouvoir me projeter cinq ans en avant pour voir comment le film sera perçu, même dans un avenir rapproché. Surtout, j’espère qu’un jour, on pourra rire en revoyant des images de mains savonnées dans un lavabo…


Bon visionnement!


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©2020 par Michel Cordey.

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